Département des Harnais

Atelier d'auteur, Bruxelles

<section ref="essais">Section des EssaisL'Atelier · essai t4 · 2026-10-30

Sous les mots

Un jury littéraire écarte un roman parce qu'une machine l'aurait écrit, et son éditeur ne pouvait, à ce moment, ni le confirmer ni l'infirmer. L'Académie Goncourt retirait ainsi, le 25 septembre, de sa première sélection, C'était ça ou mourir, le premier roman de Thélyson Orélien. Son communiqué, cité par Livres Hebdo, invoque des plagiats, puis des analyses convergentes selon lesquelles le roman serait « selon toute vraisemblance très largement le produit d'une Intelligence Artificielle ». L'Académie ne nomme pas Pangram, mais l'accusation publique, lancée quatre jours plus tôt par le compte Balance ton Claude, s'appuyait sur ce logiciel.

Début octobre, Thélyson Orélien niait avoir fait écrire son roman par une machine, assurant qu'aucune phrase de l'ouvrage n'avait été créée par l'IA, tout en reconnaissant d'anciens plagiats. Le 21 octobre, les Éditions du Boréal, son éditeur canadien, après avoir jouer les enquêteurs, établi que l'intelligence artificielle avait bel et bien servi dans le processus d'écriture L'éditeur précise ne pas vouloir tenir ce rôle auprès de ses auteurs, mais cette situation hors norme, dit-il, lui a imposé de ne pas en rester là. Après avoir tenté de constituer un dossier avec l'auteur, qui a finalement refusé de fournir d'autres éléments, Boréal a rassemblé l'ensemble des versions de travail du roman et commandé une analyse externe. L'étude a révélé « des traces de balises d'IA dans les métadonnées » de certains documents. Mais Boréal ajoute aussitôt qu'il ignore toujours dans quelle mesure l'IA a été utilisée et que sans doute il n'aura jamais de réponse définitive. La confiance, dit l'éditeur, est la question fondamentale ; c'est elle qui a éclaté.

Deux mois avant le Goncourt, Substack, une plateforme où des auteurs publient leurs textes et les vendent à leurs abonnés, plaçait l'outil Pangram entre les mains de ses lecteurs. En partenariat avec Pangram, la plateforme permet à qui lit un texte d'obtenir une estimation de la part qu'une machine aurait écrite.

Un texte long, quelqu'un l'a écrit

Ancien responsable produit de Prime Video chez Amazon, Nate B. Jones conseille des entreprises sur l'IA et en commente l'actualité presque chaque jour. Il s'intéresse moins au modèle qu'au harness qui l'entoure. Le lendemain de l'annonce de Substack, il publie sa conversation avec Chris Best, cofondateur de la plateforme. Best y nomme ce qui s'est cassé : la longueur faisait jusqu'alors, foi du travail : même mal, quelqu'un avait au moins mis l'attention nécessaire à écrire la chose en entier. L'auteur y mettait du temps, le lecteur le constatait sans instrument. Sur Freelancer.com, Galdin et Silbert mesurent la même rupture : avant les modèles de languages, les employeurs payaient davantage pour une candidature personnalisée, et cette prime a disparu depuis. Ce que le marché payait là, ce que le lecteur trouvait dans un texte long, c'était l'attention que l'auteur avait mise dans ses mots.

Si produire un texte ne coûte plus rien, en répondre coûte autant qu'avant. Ce que celui qui publie ne prend plus en charge retombe sur celui qui lit. Best décrit le texte généré en masse, le slop, comme une attaque par déni de service contre l'espace public, selon la paraphrase qu'en donne Jones. Un paragraphe qu'un auteur ne peut pas porter en son nom, transfere au lecteur le travail de le vérifier, de décider s'il y a, là, une pensée qui tient.

Pas de machine, donc quelqu'un

La réponse la plus répandue cherche la machine dans le texte : si aucun modèle n'a produit les mots, quelqu'un les a écrits, et la pensée viendrait avec. Substack défend cette position : les gens doivent savoir ce qu'ils lisent. L'entreprise en trace elle-même la limite, dans l'annonce : Pangram détecte si l'IA a servi à produire le texte ; le soin humain mis dans sa création lui échappe.

Les détecteurs avaient mauvaise réputation en 2023, et elle était méritée. Weixin Liang et ses collègues relevaient 61,22 % de faux positifs en moyenne, pour sept outils, sur des essais du TOEFL écrits par des non-natifs, Pangram ne faisant pas partie de l'étude. Aucune étude plus récente ne teste un roman en français, mais sur les textes longs en anglais, les mesures lui sont favorables. Une équipe de la VUB, dans l'International Journal for Educational Integrity en 2026, le classe en tête de quatre outils sur des textes de plus de quatre mille mots, tout en réservant aux détecteurs le rôle de premiers signaux.

Cette précision porte sur la machine. Un détecteur reste un modèle qui juge le texte d'un modèle, et ce qu'il rend est une probabilité. Je sais que mes essais ressortiront assistés par IA, alors que les pensées et le sens en sont les miens ; à l'inverse, on peut écrire chaque mot soi-même, d'une idée faite de lieux communs. Rapporté à la pensée, le détecteur classe ces textes à l'envers. Face à une vraisemblance, Orélien n'avait qu'un geste, le démenti.

L'étiquette « 100 % humain » répond au soupçon par le refus. Les Éditions de l'Observatoire en donnent la meilleure version : l'auteur s'engage par écrit à ne pas recourir à l'IA générative, de la première idée au texte fini, et la maison refuse les détecteurs, pour ne pas alimenter la machine dont elle veut se préserver. L'Authors Guild fait signer une déclaration et une licence, avec une vérification d'identité à dix dollars par titre ; elle n'examine pas les manuscrits, faute de méthode fiable, et compte sur la paresse des fraudeurs. Le coût retombe sur l'auteur honnête. Sous deux régimes différents, ces labels attestent l'absence de machine, mais rien de ce que l'auteur a pensé.

L'enquête la plus sérieuse reste dans la même question. En mai 2026, la nouvelle de Jamir Nazir est accusée d'avoir été écrite par une IA. La Commonwealth Foundation écarte les détecteurs et examine avec chaque lauréat régional ses brouillons et ses notes horodatées. Nazir explique avoir écrit six ou sept versions en dictant, parce que sa vue ne lui laissait voir que trois ou quatre lignes à l'écran. L'enquête dure un mois, pour un prix où plus de sept mille huit cents auteurs étaient en lice. Les brouillons rétablissent à la main la preuve de travail que la longueur ne donne plus. Comme le détecteur et le label, l'enquête cherche qui a produit les mots. J'écris avec un modèle, et pour moi cette question tourne à vide.

Mesurons les idées, pas les mots

Jones a apporté, dans sa conversation avec Best, une autre proposition : regarder sous les mots. On retirerait les phrases d'un texte pour cartographier les concepts comme des nœuds, leurs relations comme des arêtes, puis on comparerait cette forme à la pente des modèles. A qui leur demande un document formel sur l'IA, ils finissent en général par parler d'éthique et de gouvernance, que ces idées aient leur place au centre ou non. Best y voit, selon Jones, « un Pangram pour les idées ».

L'idée vient d'une expérience. Jones avait écrit quinze commandements courts pour des équipes qui veulent s'organiser autour de l'IA. Confié à un modèle performant pour être développé, le texte a gardé chaque commandement, expliqué avec aisance, et perdu l'organisation qu'ils dessinaient ensemble. Le modèle, écrit-il, a conservé les nœuds et effacé les arêtes, le sens tenait dans les relations.

La proposition cède sur l'aveu de son auteur : un graphe des idées aiderait à repérer les textes qui méritent qu'on s'y arrête, il ne dirait pas si quelqu'un a pensé celui qu'on lit. Il n'existe d'ailleurs pas : Jones l'imagine.

Les pensées sont les miennes

La séparation tient sans instrument, et c'est là que je la place. Ce qui compte, c'est que quelqu'un ait choisi la pensée et la porte en son nom.

Porter une pensée commence avant la publication. Le modèle produit : il propose des phrases, parfois des idées meilleures que les miennes, et c'est pour cela que je m'en sers. Il ne décide pas de ce qui reste. Ce qu'il garde et ce qu'il coupe, l'auteur le tranche, et il se bat avec le texte jusqu'à ce que celui-ci dise clairement ce qu'il pense. Une fois le texte public, porter la pensée, c'est être là quand quelqu'un répond.

Substack nomme une partie du problème, dans l'annonce même qui installe Pangram : l'écart entre ce qu'attend le lecteur et ce qu'il trouve, quand il investit son attention, sans le savoir, dans un texte sans pensée humaine de l'autre côté. Ce que le lecteur demande au détecteur, savoir s'il y a quelqu'un derrière le texte, il devrait le trouver dans un auteur qui porte sa pensée. Le slop est un texte dont personne n'a pris la charge : l'auteur s'est effacé derrière le modèle, et le texte peut être bien tourné. J'aime ce que le modèle sait faire et je refuse le slop, sans y voir de contradiction : je me sers du modèle, et je réponds de ce qui en sort.

Porter une pensée ne demande pas de produire un dossier de justification. La Commonwealth Foundation a demandé des brouillons, et c'était son droit. Des autrices ont répondu au soupçon par le refus. Despentes, sur le plateau de C ce soir : « Pangram, va te faire foutre. Thélyson Orélien n'a pas à se justifier ! » Grimaldi a dénoncé un « lynchage en règle » et l'incertitude des résultats. Selon Livres Hebdo, elle a soumis ses propres textes à Pangram, qui a répondu cent pour cent d'écriture humaine. Le refus retourne la question sans la déplacer : qu'on accepte la justification ou qu'on la renverse, on reste dans son régime. Ma position demande à l'auteur d'avoir choisi la pensée et de la défendre.

N'importe qui peut écrire que les pensées sont les siennes, y compris celui qui a demandé mille billets à un modèle. Aucun instrument ne tranchera : Substack écrit que Pangram ne voit pas le soin humain, l'équipe de la VUB parle de premiers signaux, et la vérification à la main a coûté un mois à la Commonwealth Foundation pour un seul prix. Reste un auteur qui prend en charge le lecteur suivant, et un lecteur qui met la pensée à l'épreuve de ce qu'il vit. Derrière les mille billets, personne n'a pris cette charge : bien tournés ou non, ils sont du slop.

Dire comment j'ai travaillé, la part de la machine et la mienne, reste un choix personnel, je n'attends pas qu'on me le demande, je n'attends pas que d'autres en fassent autant. Cela ne prouve rien.

Sources

— John Linotte · Section des Essais · Bruxelles · mmxxvi

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