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Le tricheur ou l'innocent

Bruxelles, 3 octobre 2026

Lundi 21 septembre, C'était ça ou mourir (Grasset), premier roman de Thélyson Orélien, reçoit le prix du roman Fnac. Le même jour, un compte X anonyme qui ne compte alors qu'une centaine d'abonnés, Balance ton Claude, affirme que le livre a été écrit « presque intégralement » par une intelligence artificielle, sur la foi d'un détecteur américain, Pangram, rapporte Le Monde dans Affaire Thélyson Orélien : l'essayiste Samuel Fitoussi, chroniqueur au « Figaro », affirme être derrière le compte Balance ton Claude. Le roman était la révélation de la rentrée : quelque 40 000 exemplaires vendus et une place dans la course au Goncourt, selon la chronique de Michel Guerrin, « Le cas Thélyson Orélien, accusé d'écrire avec l'IA, est un séisme pour le monde littéraire, qui campe sur l'image de l'écrivain solitaire ». Douze jours plus tard, le journal rassemble ses tribunes dans IA et littérature : l'affaire Thélyson Orélien en huit tribunes parues dans « Le Monde », et note en incise que le Goncourt a retiré le livre de sa sélection.

Grasset parle dès le lendemain de « fake news » et de « théorie du complot ». Le 23 septembre, le quotidien canadien La Presse et des internautes exhument des plagiats remontant au début des années 2010. Le 24, Le Figaro nomme l'essayiste Samuel Fitoussi derrière le compte ; il l'avait nié devant l'AFP, il confirme le 25 faire partie d'un « projet collectif ». Le 23, parmi les premiers à relayer l'accusation, il avait écrit que les victimes de l'affaire étaient « les 35 000 lecteurs qui ont cru passer des heures en compagnie d'un homme et de sa subjectivité » et découvrent « qu'ils les ont passées en compagnie d'un robot ». Les éditions du Boréal suspendent la tournée de promotion, le Salon du livre de l'Estrie retire l'auteur de sa programmation. Orélien, 38 ans, de passage aux Correspondances de Manosque, dénonce auprès de l'AFP une « volonté » de le « faire taire ». Il nie toujours avoir écrit avec une IA.

Tout part d'un score. Le Monde rappelle, dans Polémique Thélyson Orélien : comment fonctionne le détecteur de textes générés par IA, Pangram, et à quel point est-il fiable ?, qu'OpenAI a abandonné son propre détecteur en 2023, faute d'en maîtriser les erreurs, et que Pangram s'est imposé depuis comme l'outil de référence. Pour Guerrin, ces outils « sont aujourd'hui jugés très fiables, même si un couac reste possible ». La romancière Noëlle Michel, qui accorde à l'auteur le bénéfice du doute, pointe ce que l'outil ne voit pas : il distingue statistiquement l'humain de la machine et « ne dit rien des éventuels prompts », écrit-elle dans Affaire Thélyson Orélien : « Si les IA écrivent de plus en plus comme des humains, les humains écrivent-ils de plus en plus comme des IA ? ». Sur les réseaux, chacun a passé ses textes favoris à la machine ; Thomas B. Reverdy rappelle qu'un extrait trop court ne s'expertise pas, et que l'Épître aux Corinthiens, présentée comme générée, ressort, après vérification, « 100 % humain ».

La frontière statistique dont parle Michel a été mesurée cette semaine dans l'autre sens. Le 1er octobre, l'entreprise américaine Tavus a présenté Griffin, une IA de visioconférence qu'elle dit être « le premier modèle à réussir le test de Turing vidéo ». Dans son test, 26 des 54 participants, soit 48 %, ont cru avoir parlé à un humain après une minute d'échange, contre une personne sur 41 avec son système précédent, rapporte Numerama dans Cette IA a discuté avec eux en visio : près de la moitié l'ont prise pour un humain. Le journal précise le protocole : les participants s'attendaient à rencontrer un autre participant, l'échantillon est petit, les échanges courts, et l'expérience a été menée par Tavus elle-même.

C'est l'écrivain Sébastien Bailly qui a posé la question que le score laisse de côté. « Depuis lundi 21 septembre, un roman est jugé sur un chiffre », ouvre-t-il dans IA et littérature : « Personne, dans cette querelle, ne se demande si un écrivain a le droit de travailler avec une machine ». Il lit la défense de Grasset (l'auteur « s'exprime très bien », « il n'a pas besoin de l'IA ») comme l'aveu d'une conviction que l'éditeur partage avec l'accusateur : écrire avec une machine serait une faute. Il n'en reste que deux rôles, le tricheur et l'innocent, et « aucune place pour l'écrivain qui travaille avec ces outils et le dit ». Bailly écrit lui-même avec des IA. Ce qu'il décrit n'est pas une commande passée à la machine, c'est un tri : « quelqu'un doit dire non à la machine cent fois, parce qu'elle ne sait jamais où s'arrêter, et lui dire oui une fois ».

Le professeur de littérature Benjamin Hoffmann tient la même ligne sur un autre terrain. Dans Affaire Thélyson Orélien : « Que cette campagne virulente prenne à nouveau pour cible une personne racisée devrait inciter à la vigilance », il relève le vocabulaire de la faute, l'auteur serait « coupable », appliqué à une pratique « qui n'est pas avérée et qui, lors même qu'elle le serait, ne constitue pas un délit ». Il rappelle le coût humain de ces campagnes, un mois après les accusations de plagiat qui ont précédé la mort du sociologue britannique Jason Arday, et s'étonne que, de toute la rentrée, ce livre-là et nul autre soit visé.

D'autres voix referment la porte que Bailly ouvre. Reverdy, dans Thomas B. Reverdy, écrivain, à propos de l'affaire Thélyson Orélien : « Si j'apprends que c'est une machine qui m'a ému, cette émotion ne m'intéresse plus », demande un label clair pour les œuvres écrites par des machines. Le sociologue Fabrice Raffin, lui, juge la question de la détection secondaire, « au fond, peu importe », et déplace le débat vers l'image de l'artiste d'exception dans « L'affaire Thélyson Orélien ébranle à la fois le privilège de certains de dire ce qu'est l'art, et l'image de l'artiste comme individu extraordinaire » : « L'art reste technique, la beauté, un regard. »

Le 1er octobre, Mediapart a détaillé comment il établit la réalité de messages antisémites qu'il attribue à Jordan Bardella, que l'intéressé et son entourage qualifient de « faux grossiers ». Sa source a exporté auprès de Meta, au titre du droit d'accès prévu par le RGPD, l'archive complète de ses propres conversations Messenger, et l'extraction a été constatée par un huissier, explique Numerama dans Messages antisémites de Jordan Bardella : comment Mediapart a récupéré des données supprimées auprès de Facebook. L'archive date les messages et montre que les captures ne sont pas des montages. Elle ne prouve pas qui tenait le compte, précise le journal : seule la justice pourrait contraindre Meta à livrer d'autres informations.

En douze jours, une tournée a été suspendue, un salon a déprogrammé l'auteur, un prix a retiré le livre de sa sélection, et la question qui a tout déclenché n'est pas tranchée : l'auteur nie, l'outil donne une probabilité. Le débat s'est tenu entre un compte qui accuse sur la foi d'un score et un éditeur qui dément, sur le seul point de savoir si une machine a écrit. Ce que soulève Bailly, ce que l'auteur a gardé, coupé, décidé, aucun détecteur ne le mesure ; et l'archive produite dans l'autre querelle de la semaine établit qu'un texte a existé, à quelle date, pas de quelle main il vient.

— John Linotte · Section des Billets · Bruxelles · mmxxvi

Articles cités dans le billet (11 articles · 2 sources)

Ce billet a été rédigé avec l'assistance d'un système d'intelligence artificielle. Les sources citées sont vérifiables ; la voix éditoriale relève du Département des Harnais.

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